Régis Debray juge les médias

Pour Régis Debray, les journalistes forment une sorte de nouveau clergé dans une société où l’autorité de la religion a décliné. Les journalistes disent le bien le mal.regis-debray

« Ils représentent l’autorité spirituelle propre à la démocratie de marché, l’âme d’un monde sans âme. La voix du Bien et du Vrai. Les médias là-dessus ne font que remplir un vide. Il faut bien que quelqu’un remplace notre ancien clergé. Sans doute y a-t-il des religions sans clergé, mais, comme dit Vernant, on ne connaît pas de société, fut-elle athée, sans religion ». (Des intellectuels jugent les médias _ l’interview de Régis Debray peut être lue en ligne sur le site de la revue Médias).

9782918414414

Pour autant, on ne peut pas réellement parler d’un pouvoir des médias: c’est un magistère « spirituel ».

« Je parlerais plutôt d’un magistère, d’un clergé, c’est-à-dire d’une puissance morale qui est en gros celle qu’Auguste Comte appelait le pouvoir spirituel. Ce n’est plus aujourd’hui une cléricature axée sur le surnaturel, mais sur le culte du réel, doublé d’un moralisme impitoyable. Il serait idiot, me semble-t-il, d’analyser la puissance de la presse sans parler de la baisse du pouvoir d’Etat, de l’écroulement des autres autorités spirituelles qu’étaient l’université, le clergé, les institutions savantes ou les académies. » [...]

« En fait, les journalistes forment plutôt un magistère protestant qu’un clergé catholique ; il n’est pas hiérarchisé, il n’est pas vertical, il n’est pas dogmatique. Il est disséminé en ces petites communautés d’esprits que sont les rédactions, mais avec un credo et un profil communs. Et rappelez-vous que le clergé a eu beaucoup de martyrs, beaucoup de missionnaires tués dans le monde. Le clergé a été à l’origine des universités et des hôpitaux. Ce n’est pas rien. Tout cela pour montrer que le terme n’est en rien péjoratif dans ma bouche. Parler du clergé ou de la cléricature s’inscrit dans une réflexion anthropologique et non pas polémique ».

Les journalistes contribuent à former l’opinion, mais ils n’ont pas tout pouvoir sur l’opinion:

« Si cela était vrai, le oui à la Constitution européenne aurait fait 98 % des voix. Tous les cardinaux, sans exception, étaient partisans du oui. Il faudrait s’entendre sur ce mot écran, ce mot-valise, de journaliste. Qu’y a-t-il de commun entre l’agencier ou le localier et le directeur d’une rédaction nationale ? »

« Mais il y a tout de même une production de références, la ventilation quotidienne du bon et du mauvais, du vrai et du faux, la mise en forme du monde… Qu’est-ce qui fait nouvelle ou pas ? Pourquoi tout d’un coup tel otage devient-il phénomène national, et tel autre ne le devient pas ? Comme disent les Américains, c’est « l’agenda setting ». Les médias fixent ce sur quoi il convient d’opiner. L’idéologie d’une époque se définit par ce qu’elle s’accorde à tenir pour réel. Et en ce sens, les médias définissent globalement ce qu’il convient de tenir pour réel à l’instant T dans un lieu X. Et, évidemment, cela ne sera pas le même réel selon que l’on se trouve en Birmanie, en Inde, en Colombie ou en France. Chaque sphère médiatique nationale a sa propre couleur. Avec, là est le fait nouveau, une horloge unique, une vidéosphère mondiale, mais qui passe par l’image, et non par l’écrit ».

Articles sur le même sujet

Tags: , ,

4 Responses to “Régis Debray juge les médias”

  1. Tweets that mention | Régis Debray juge les médias -- Topsy.com Says:

    [...] This post was mentioned on Twitter by EricMainville, Grégory Rozières, Gilles Pezet, Mohamed Preblogger, Mohamed Semeunacte and others. Mohamed Semeunacte said: Régis Debray juge les médias http://bit.ly/agB8Gv Par Eric Mainville [...]

  2. Miguel Says:

    La ventilation du vrai et du faux, ça me fait doucement rigoler.

    Il faudrat déjà pour celà qu’ils aient le temps de discerer eux-mêmes, qu’il arrêtent de pomper les dépêches et les communiqués de presse, qu’ils refusent les voyages embeded (que ce soit dans le quartier d’une ville ou dans un avion présidentiel).

    Quand au bien et au mal, on se rappelle tous le rôle des journalistes dans la dernière élection présidentielle, quand on voit où ça nous a mené, à quel point Nicolas Sarkozy a réellement changé en janvier 2007, on se demande vraiment s’ils nous ont aidé à comprendre le bien et le mal.

    Les journalistes voudraient certainement apparaître comme une sorte d’autorité morale mais je n’adhère pas du tout à l’idée qu’ils le sont au yeux des gens. Les français sont trop éduqués à la chose publique pour s’y fier, preuve en est, le vote contre la constition européenne

  3. Eric Says:

    @Miguel,

    « Les journalistes voudraient certainement apparaître comme une sorte d’autorité morale mais je n’adhère pas du tout à l’idée qu’ils le sont au yeux des gens.  »

    Oui et je pense que R Debray n’est pas loin de dire la même chose.

    Cela dit, la question n’est pas que tu sois d’accord ou pas avec la façon dont les débats sont structurés! Bien sûr qu’en dernière analyse l’opinion finit par tracer sa route, mais les médias imposent tout de même un cadre, mettent en place un dispositif qui a tout d’une liturgie…

  4. Eric Mainville » Blog Archive » La société du trop-sens Says:

    [...] Les médias disent le bien et le mal. En permanence. « Ils représentent l’autorité spirituelle propre à la démocratie de marché, l’âme d’un monde sans âme. La voix du Bien et du Vrai. », comme le dit Régis Debray. [...]

Leave a Reply