Pierre Rabhi, l’Université de la Terre, bâtir une nouvelle société

Ce week-end, j’ai assisté à l’Université de la Terre. C’est une série de conférence organisée à l’Unesco, sur des sujets liés à l’écologie et à l’économie.

Je reproduis ici les notes que j’ai prise lors de la conférence de Pierre Rabhi, André Compte-Sponville et Samuel Rouvillois.

Visiblement, c’est Pierre Rabhi qui a concentré toute l’attention. Accueilli par une ovation, le pape de l’agroécologie a été écouté presque religieusement.

 

Unesco, dimanche 3 avril. Il est 10 h 45, dans l’amphi I.

Nous attendons le début de la conférence avec Pierre Rabhi, André Compte-Sponville et Samuel Rouvillois. Le thème: « bâtir une nouvelle société en plaçant l’homme au cœur du débat ».

La salle se remplit. Murmures. On sent une effervescence générale.

Au fond de l’amphi, un grand écran à fond vert sur lequel est projeté l’affiche de l’Université de la Terre, sous titré « bâtir une nouvelle société ». Les noms de tous les partenaires sont bien visibles: Nature et découverte, Carrefour, Crédit coopératif, Clarins, PPR, RATP, Saint Gobain, Le Monde, KPMG, etc.

UT2011Je feuillette la brochure en papier kraft de la fondation Pierre Rabhi. J’envoie un tweet à quelques amis salués en entrant à l’Université de la Terre.

 

La conférence commence. Les débats sont dirigés par Yves Tréard, journaliste au Figaro et RTL.

Il présente les trois intervenants dans cet ordre: André Compte-Sponville, philosophe, présenté comme un athée fidèle; Pierre Rabhi, agriculteur, philosophe, écrivain; Samuel Rouvillois, en robe de bure, frère, philosophe.

 

Voici la transcription des débats, tels que je les ai entendus, sur place.

 

André Compte-Sponville: l’homme a toujours cherché à créer une nouvelle société. Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est le rapport entre économie et écologie. Même racine: eikos, la maison. Notre maison, c’est le monde. Efficacité (économie), durabilité (écologie).

Croissance: processus indéfini. Il se heurte aux limites de la planète, finies.

Développement des Chinois et Indiens, s’ils atteignent le niveau de vie des Américains, ne serait pas soutenable. Catastrophe écologique annoncée.

 

Pierre Rabhi: époque ambiguë, où l’être humain s’est positionné en démiurge. Fatalité qui nous manipule et nous mène à l’impasse. Qu’est-ce que vivre?

Paradigme de notre époque: une matière nauséabonde extraite du sol a modifié notre univers avec l’avènement de la vitesse, et c’est dénommé le progrès.

Il a été ouvrier spécialisé, ce qui veut dire spécialisé en rien. Il a découvert la hiérarchie dans l’entreprise. L’homme incarcéré, dans des boîtes: le bahut, la caisse, la boîte, jusqu’à la dernière caisse.

L’être humain ravalé à une entité productive et consommatrice.

Paradigme du progrès qui est la négation de la vie et de l’humain.

Décision d’aller vivre dans la nature. La nature a un message qu’il faut décrypter, il faut y vivre au contact.

S’installe dans un lieu, où retrouver l’enchantement de la nature. La beauté du lieu a présidé au choix du lieu.

 

Il découvre alors une agriculture qui agresse la terre.

Ecologie: comprendre la vie, utiliser les lois de la vie.

Comprendre la beauté, les lois de la vie, être attentif à ces lois et les utiliser à des fins de survie.

 

 

Samuel Rouvillois: Enorme système économico social, que nous avons construit en une centaine d’année. Une magnifique machine collective dont on se demande si elle n’est pas en train de nous asservir. Rapport de servitude ambiguë.

Rapport à la nature, pas seulement la nature d’hier ou celle de l’écologie. Rapport de l’homme à soi, à son corps. Sentiment d’une bienveillance renouveler.

On ne peut pas s’occuper de problèmes de l’environnement sans s’intéresser à l’équilibre intérieur. Comment chacun veille sur soi-même et sur autrui. Comment le faire dans des conditions de violence, avec un système qui fait tout pour se renforcer.

Ce monde que nous voulons construire nous met dans une situation de précarité. Nous vivons dans un monde dur.

 

 

Pierre Rabhi: quelles dispositions à prendre pour l’agroécologie.

Des populations en suralimentation toxique. La terre est un organisme vivant. Méditer sur le miracle de ce qu’il y a à l’intérieur d’une graine. Elle contient un programme, une intelligence. La graine a stocké les nutriments nécessaires à la vie. La mettre dans une terre saine, la terre mère. Reçoit l’énergie solaire, liée au cosmos. Quand vous la consommez, elle est représentante de la terre et du cosmos. Quand vous la consommez, vous vous connectez au grand mystère de la vie.

Des déchets organiques, fumier, vous apportez de la matière, nutriments. La graine pousse, vous retrouvez l’équilibre.

Si on n’a pas compris cela, on peut prendre des décisions politiques, ça ne sert à rien.

L’agroécologie est vraiment la solution. Les décisions politiques ne seront pas prises si l’on ne place pas au départ la compréhension de ce qu’est l’agroécologie et la nécessité de changer de modèle.

Quant au Grenelle, je ne sais pas, je ne peux pas dire que je sois très satisfait; on ne prend pas les décisions réelles.

 

André Compte-Sponville morale et capitalisme

Je ne défend pas un capitalisme amoral, je constate qu’il l’est. Mais je pense que la morale a sa place dans l’entreprise. La place de la morale dans l’entreprise, c’est la vôtre.

Ceux qui nous racontent que l’entreprise ou la capitalisme vont devenir moraux, c’est de l’idéologie managériale.

 

Samuel Rouvillois La loi ne favorise pas la moralité, la moralité des dans les personnes. Le capitalisme n’est pas seulement amoral, mais il est immoral.

Moral dans ses principes mais immoral dans ses manières de faire: c’est une tendance occidentale.

Se remettre en cause, pédagogie socratique. Je ne crois pas au développement durable où on construit des écoles à l’autre bout du monde e étant dirigeant d’une multinationale.

 

André Compte-Sponville Le capitalisme fonctionne à l’intérêt, à l’égoïsme, non à la vertu. C’est d’ailleurs pourquoi il fonctionne si fort. L’égoïsme est la principale force motrice de l’être humain. Moi et ma famille d’abord. Le monde a toujours été dur.

La lucidité sur les maux du présent ne doit pas nous faire oublier les maux anciens. Constat historique: jamais les pauvres et les plus n’ont été mieux protégés. Apologie de la culture: c’est la culture qui invente les médicaments.

 

 

Pierre Rabhi: La féodalité s’est planétarisée. Le modèle actuel est hautement féodal. Pyramyde où l’occident a évolué. On est passé par les trente glorieuses, qui n’auraient pas eu lieu sans le pillage du sud. La féodalité a changé de nature. Une minorité a concentré les richesses au détriments des autres.

Dire que l’on est libéré de la féodalité (André Compte-Sponville), je ne partage pas cette idée.

L’idéologie est tellement partagée qu’elle devient un précepte.

 

 

Quelle place pour le travail dans notre société?

 

André Compte-Sponville Le travail n’est pas plus dur aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, au contraire.

Parler du travail comme un moyen d’épaouissement, c’est se mentir. Adorons d’adorer la nature, arrêtons d’adorer le travail. Le travail n’a jamais été une valeur morale.

Aimez-vous les uns les autres, mais il n’a jamais été question de travaillez les uns les autres.

Le but c’est une vie humaine et libre. Le travail tend au repos (Aristote).

 

 

Samuel Rouvillois Le travail est un objet philosophique nouveau (Marx, à part Aristote)

Le grand progrès occidental a pour but de se libérer de la servitude du travil physique. Développement de la machine qui nous a largement libéré de la servitude physique du travail.

Mais dommages collatéraux: souffrance psychique. Un cadre d’aujourd’hui, souffrance psychique peut-être plus grande que la servitude physique du paysan de 1910.

La complexification du système crée une souffrance, une servitude. Effet revers.

Nous nous sommes éloignés du contact avec le monde physique. L’activité de faire quelque chose est structurante. Avoir perdu ce rapport au monde, à cause de la virtualisation peut être cause de souffrance.

Les pathologies du progrès.

 

 

Agroécologie.

Cela fonctionne sur toutes les terres. Biosphère unifiée, avec des variations selon les climats. A mesure que vous examinez la Terre, c’est le même principe avec une variété inouie.

Ces méthodes fonctionnent. Nous l’avons appliqué en Afrique, dans les pays de l’Est (moniales qui font du vin « thérapeuthique »). Un programme sur cinq cents monastères en Roumanie. Les religions ont proclamé que la nature est sacrée, mais ils n’auraient pas dû la laisser polluer, ils auraient dû être les premiers écolos.

L’obstacle au développement de l’agroécologie, c’est la logique du capitalisme. Par exemple, les fabricants d’engrais, de pesticide, de machines, n’ont pas envie d’être remis en cause. On n’est pas les bienvenus quand on présente les méthodes de l’agroécologie.

 

 

 

Pierre Rabhi: Opposé à tout ce qui va à l’encontre de la terre comme nourricière. Contre les agrocuarburants. Les sols, l’eau, les semences, doivent être préservés. Il devrait y avoir des lois internationales pour les protéger.

 

Notre système global n’est pas intelligent. L’intelligence ce n’est pas une question de cerveau, mais c’est quelque chose de connecté à la vie. Il faut en passer par une élévation de conscience.

 

Samuel Rouvillois Difficulté de renoncer au confort. Nous voulons promouvoir certaines choses mais sans renoncer à un certain bien-être.

Qu’est-ce qui va nous obliger à changer. Je crois que ce n’est pas une question d’intelligence. Ce n’est pas ce qui va nous faire changer.

 

 

André Compte-Sponville L’idée de transformer l’humanité est illusoire. L’humanité est dans la nature, l’égïsme aussi. On n’a jamais transgressé une loi naturelle. L’intelligence est aussi une loi naturelle.

Il nous reste à être un peu plus intelligent. Il nous reste à être plus solidaire.

C’est un combat politique. L’humanité ne progresse pas car elle est dans la nature, mais les sociétés progressent par la politique.

 

 

Question du développement, en dehors des religions

 

Samuel Rouvillois Les religions sont une catastrophe inévitable. L’homme s’interroge sur lui-même. Dans les traditions religieuses, le rapport à la nature est simple et bon. La tradition religieuse prévient l’homme contre les risque de l’hypris.

Les pathologies des religions doivent servir aux politiques et aux entreprises qui elles aussi peuvent être victimes de ces pathologies.

Les personnes malades, marginales: interroger l’homme dans ses failles.

 

 

Pierre Rabhi et la présidentielle

 

Pierre Rabhi: En 2002, je n’avais pas d’ambition politiques. Des amis m’ont dit que j’avais une légitimité à me présenter. Après réflexion, on s’est lancé dans la présidentielle. Nous avons préparé un programme atypique, avec la décroissance, le féminin au coeur du changement, relocaliser l’économie, et mettre l’humain au coeur de nos préoccupations.

Nous avons collecté deux cents signatures. Nous voulions s’en servir comme d’une tribune.

Ensuite, on m’a demandé de recommencer pour atteindre les cinq cents signatures. Pour 2012, pourquoi ne pas tenter une campagne électorale parallèle. D’un côté la politique n’est pas en phase, et de l’autre la société civile est très créative. C’est un laboratoire extraordinaire. Comment donner un moyen d’expression à toutes ces personnes?

Pour 2012, ils proposeront un manifeste reposant sur quatre critères:

 

  • Changer de paradigme

  • Pas de changement de société si l’humain ne se change pas lui-même

  • Adopter la modération (sobriété heureuse)

  • Revoir en toute créature sa dimension sacrée

 

Si nous ne mettons pas notre capacité à admirer en valeur, nous n’attendrons pas la joie.

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7 Responses to “Pierre Rabhi, l’Université de la Terre, bâtir une nouvelle société”

  1. celeste Says:

    merci pour ces notes, passionnantes!

    « L’intelligence ce n’est pas une question de cerveau, mais c’est quelque chose de connecté à la vie. Il faut en passer par une élévation de conscience. »

    J’aime vraiment beaucoup ce que dit Pierre Rabhi.

  2. Eric Says:

    @Céleste,

    Oui, je ne le suivrais peut-être pas sur tout, mais ce que raconte Pierre Rabhi a le mérite de sortir des sentiers battus. C’est très inspirant!

  3. Eric Says:

    à voir, cette vidéo de Pierre Rabhi, « y a-t-il une vie avant la mort ».

    http://dai.ly/eHfpgI

  4. Ericdessins Says:

    Merci Eric pour ce travail remarquable.
    J’étais également présent à l’Unesco. Je faisais le « reporter-blagueur-dessinateur humoristique » pour Emmapom.
    Ce qui m’a frappé, c’est que André Comte-Sponville parlait avec son intellect, alors que Pierre Rabhi et Frère Samuel parlaient avec leurs cœurs.
    Le changement de paradigme nécessaire à une évolution durable était, à mon sens, directement illustré par ces deux attitudes.

    Les vidéos des conférences sont maintenant disponibles.
    http://www.universitedelaterre.com/videos.php

  5. Ericdessins Says:

    Oups ! Je faisais le « reporter-blogueur », sans blague !
    La correction orthographique automatique est traître…

  6. Eric Says:

    Oui, mais ça ne veut pas dire qu’ACS n’était pas intéressant, au contraire!

  7. | Une révolution de la conscience Says:

    [...] penseur Pierre Rabhi disait, récemment: « Notre système global n’est pas intelligent. L’intelligence ce n’est [...]

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