L’intervenant extérieur
Je publie ici un texte que j’ai écrit il y a quelques années et qui restait dans un tiroir.
Au lieu de se tenir près du tableau noir et de faire son exposé depuis cet endroit, le formateur s’approcha de nous et s’assit nonchalamment sur un coin du bureau. Il posa sur nous un regard qui semblait s’adresser à chacun, et il commença à parler avec un léger accent québécois.
« Avant de venir vous rejoindre, nous lança-il dans un sourire, je patientais dans la salle de documentation. N’ayant rien à faire, je saisis un livre. Je l’ouvre machinalement. Ce sont Les Illuminations de Rimbaud. Et je lis : « Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanis et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. »
En parcourant ces lignes merveilleuses que je n’avais pas lues depuis le lycée, je me suis dit : m’a-t-on déjà fait visiter une ville aussi splendide que celle décrite ici par Rimbaud ? Comme j’aimerais pouvoir le rencontrer, ce poète admirable, afin de le remercier de cet instant d’illumination ! Je sais que c’est impossible, mais qui m’empêche, malgré tout, de le remercier en pensée ? C’est ce que je me suis dit avant d’entrer dans cette salle, et c’est ce que j’ai fait : j’ai profondément, sincèrement, remercié Rimbaud d’avoir écrit « Villes » ».
L’homme marqua alors une pause au cours de laquelle il prit le temps de considérer une nouvelle fois son auditoire, comme s’il voulait imprimer en lui les traits de chacun de nos visages. De notre côté nous l’écoutions avec intérêt parce qu’il s’exprimait de façon convaincante mais aussi parce que nous sommes toujours plus attentifs chaque fois qu’un intervenant extérieur vient donner une conférence dans notre université.
« Remercier un être qui n’est plus ou une personne absente peut sembler totalement inutile. Mais ça ne l’est pas, parce que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le principal bénéficiaire d’un remerciement, est celui qui le fait et non celui qui le reçoit. Et ne serait-ce que pour ce bénéfice, qui prend la forme de ce que j’appelais tout à l’heure une « illumination », ne serait-ce que pour cette joie, il faut savoir, à bon escient, remercier les autres.
Bien sûr, il vaut mieux remercier ceux que vous aimez avant qu’ils ne meurent. Il y a certains cas où la pudeur n’est pas excusable, des cas où il faut vaincre sa fierté, et dire merci.
Car d’où viennent la plupart de nos problèmes ? Du fait que nous ne savons pas dire merci. Quelqu’un nous rend-il service, nous procure-t-il un bienfait ? Plutôt que de le remercier, nous cherchons le moyen de nous venger de lui ! Oui, de nous venger ! Car c’est l’ingratitude et la haine, plutôt que la reconnaissance, qui sont les conséquences usuelles d’un bienfait. C’est pourquoi, plutôt que de suivre cette pente et d’amorcer le cycle fatal de la vengeance, reconnaissons qu’on nous a fait du bien et, simplement, remercions !
Apprenons aussi à nous réjouir des événements heureux. C’est si rare, dans la vie, les succès, ces moments où nous récoltons le fruit de nos efforts ! Réjouissons-nous en ! Ne les laissons pas passer ! Fêtons-les ! Apprenons aussi à nous féliciter de nos qualités ! Cessons de nous dévaloriser ! Le monde nous apparaîtra alors sous un autre jour ! »
février 14th, 2012 at 08:28
Un billet qui met du baume au cœur ! Une belle journée. Merci.