Le problème industriel de la vie intérieure
« Le ciel est à l’intérieur, l’humain est à l’extérieur » ~ Tchouang Tseu.
Il semble que pour les femmes et les hommes de notre temps, la vie intérieure compte de moins en moins. C’est l’idée que développe le juriste Jacques Le Goff dans une tribune (Ouest France).
Il décrit notre vie superficielle, liquide, portée vers l’extériorité.
Sa réponse à ce vide intérieur?
« Peut-être réapprendre à « méditer », en se souvenant de l’origine médicale de ce mot qui signifie « porter remède ». Et le faire en se désintoxiquant de tant de préoccupations, si souvent frivoles, pour retrouver chez « l’homme sans gravité » que nous sommes, un vrai centre de gravité, dans une vie intérieure où la joie vient avec l’équilibre ».
Je ne saurais guère le contredire, si ce n’est qu’en rappelant l’ambiguïté de l’expression « vie intérieure ».
Intériorité extériorisée
Seraient intérieures les pensées, la spiritualité, la conscience. Et extérieurs le corps, la frivolité, l’oubli de soi.
C’est plus complexe. La vie intérieure est extériorisée et la vie extérieure intériorisée. L’homme est un être de projets: il se projette dans ce qui l’entoure.
Prenons un exemple: les arts martiaux, pratique physique s’il en est, mais qui impliquent l’esprit. Dans le geste parfait, intérieur et extérieur ne font qu’un.
Industrie de la vie intérieure
Autre exemple: Internet extériorise notre intériorité. Internet est souvent désigné comme un cerveau global, somme de toutes les intériorités.
Et avec les grandes entreprises d’Internet, notre vie intérieure est à la base d’une véritable industrie. On pense au désormais fameux « temps de cerveaux disponsible » de l’industriel Patrick Lelay. Mais Lelay parlait de la télévision. Or, Internet offre plus de possibilités.
Facebook, par exemple, est une entreprise qui a bâti son modèle économie sur une exploitation industrielle de notre vie intérieure. Une société évaluée autour de 100 milliards de dollars repose uniquement sur l’utilisation astucieuse de nos goûts et de nos passions.
Les travaux de Bernard Stiegler (et son association Ars industrialis) ont attiré notre attention depuis longtemps sur les problèmes que pose cette industrie de l’attention, du désir et de l’imaginaire.
La question qui se pose c’est: est-ce qu’Internet deviendra un outil industriel de gestion de nos vies intérieures _ une façon de compenser nos frustrations _ ou un outil convivial, c’est-à-dire capable de nous rendre plus autonomes et plus libres?
Articles sur le même sujet
Tags: facebook
mars 14th, 2012 at 06:26
Merci Eric pour ce billet qui nous donne une nouvelle vue sur la dualité entre la vie intérieure et extérieure. Internet brouille les cartes en « gommant » les frontières. Un jour, tu verras, il faudra trouver un nouveau mot pour exprimer la « vie intérieure étalée pour tous en numérique ».