Dionysos 2.0

L’inventeur d’Internet n’imaginait sans doute pas qu’il raviverait des convivialités ancestrales. Ainsi, le bistrot est devenu le blog et le pique-nique s’est transformé en apéro géant.

Bien sûr, on ne saurait résumer Internet à ces pratiques festives. Mais il faut bien le reconnaître: l’outil procure une certaine ivresse. Il est dionysiaque, c’est-à-dire qu’il a un rapport particulier avec le vin et la fête. Un rapport métaphorique, surtout. Si Internet est générateur d’ivresse, c’est une ivresse d’informations, une ivresse de données et de possibilités qui semblent infinies.

Désordre et irrationnel

Quand est apparu l’informatique, l’outil semblait rationnel. Grâce à lui, on pourrait classer des informations, les retrouver quand on en aurait besoin. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que le penchant au désordre et à l’irrationnel se développerait comme un antidote. Aujourd’hui,  la tendance dionysiaque semble l’emporter.

Un dieu qui célèbre des bacchanales, un flux qui emporte tout sur son passage, des sociétés qui croissent de façon gigantesque (Google, Facebook, après Microsoft), des activités sans régulation ou presque (téléchargement, publication, échange de données, vie privée)…

Dionysos

Les limites de la machine logique

Dans le domaine de l’entreprise, l’ordinateur a des effets imprévus sur les cadres. Ces derniers sont censés gérer l’information et l’information est là pour les aider.

Mais ce n’est pas toujours le cas, comme l’explique Peter Drucker, un gourou du management.

« L’ordinateur est une machine logique, et c’est là sa force _ mais aussi sa limite. Les événements extérieurs importants ne peuvent s’exprimer sous une forme qu’un ordinateur puisse traiter. L’homme, lui, sans être particulièrement logique, a de l’intuition _ c’est ce qui fait sa force.

Le risque, c’est que les cadres finissent par mépriser l’information et les signaux qu’on ne peut pas formuler dans le langage et selon la logique de l’ordinateur. Qu’ils deviennent aveugle à tout ce qui est perception (c’est-à-dire aux événements), au seul profit des faits (définis, eux, après l’événement). L’énorme volume des faits informatisés pourrait nous fermer l’accès à la réalité. »

La force de l’outil peut se transformer en faiblesse. La rationalité de l’ordinateur peut aboutir à prendre des décisions irrationnelles. On ne voit plus la réalité quand devant nous s’interpose un mur de données.

Dionysos 2

Les blogs sous le signe de Dionysos

Les blogs sont souvent montré du doigt. On connaît les arguments: leurs informations ne sont pas fiables, ils colportent des ragots, ils sont souvent anonymes, et souvent fantaisistes. Mais, réfléchissons une seconde: qui lirait un blog écrit dans un style administratif par une personne sérieuse et fiable?

Les blogs sont une soupape de sécurité, un lieu de défoulement, d’expression pure, sans but clairement défini. Ils sont le lieu du désir. Désir d’écrire, désir de savoir, désir de rencontrer autrui.

Les blogs sont, de fait, placés sous le signe de Dionysos et de Bacchus. Les rencontres de blogueurs, comme la république des blogs, se font autour d’une bière. Certains blogs s’écrivent même dans les bistrots. Incitation à la boisson? Pas du tout! L’alcool peut être un « facilitateur de contact », mais l’essentiel, c’est de se rencontrer pour échanger en toute convivialité.

Les bardes modernes

Sur les blogs, la parole libérée s’écoule généreusement. Cette générosité est un des attributs de Dionysos.

Les blogueurs inspirés sont des bardes modernes qui déploient les mythes de notre époque.

Parfois leur inspiration est purement ludique. Culture du mème (chaînes de blogueurs), blagues de potaches et autres plaisanteries de geek: l’amusement est le moteur de ce mode d’expression.

Épouvantable horreur

Pour comprendre ce qu’est Dionysos, le mieux est de lire Nietzsche. Dans La Naissance de la tragédie, il décrit Dionysos comme un principe vital puissant qui est une forme d’ivresse.

Il nous dépeint « l’épouvantable horreur qui saisit l’homme, dérouté soudain par les formes apparentes des phénomènes, alors que le principe de causalité, dans une de ses manifestations quelconques, semble souffrir une exception. Si, outre cette horreur, nous considé­rons l’extase transportée qui, devant cet effondre­ment du principe d’individuation, s’élève du plus profond de l’homme, du plus profond de la nature elle-même, alors nous commençons à entrevoir en quoi consiste l’état dionysiaque, que nous compren­drons mieux encore par l’analogie de l’ivresse. C’est par la puissance du breuvage narcotique que tous les hommes et tous les peuples primitifs ont chanté dans leurs hymnes, ou bien par la force despotique du renouveau printanier pénétrant joyeu­sement la nature entière, que s’éveille cette exal­tation dionysienne qui entraîne dans son essor l’individu subjectif jusqu’à l’anéantir en un complet oubli de soi-même. »

Dionysos 3

Fécondité et unité

Le mythe est lié aussi à la fécondité et de l’union. Comment ne pas voir un rapport avec l’idée d’intelligence des foules qui s’unissent sur Internet pour créer ensemble un savoir parfait?

« Spon­tanément, la terre offre ses dons, et les fauves des rochers et du désert s’approchent pacifiques. Le char de Dionysos disparaît sous les fleurs et les couronnes : des panthères et des tigres s’avancent sous son joug. Que l’on métamorphose en tableau l’hymne à la « joie » de Beethoven, et, donnant carrière à son imagination, que l’on contemple les millions d’êtres prosternés frémissants dans la poussière : à ce moment l’ivresse dionysienne sera proche. Alors l’esclave est libre, alors se brisent toutes les barrières rigides et hostiles que la misère, l’arbitraire ou la « mode insolente » ont établies entre les hommes. Maintenant, par l’évangile de l’harmonie universelle, chacun se sent, avec son prochain, non seulement réuni, réconcilié, fondu, mais encore identique en soi, comme si s’était dé­chiré le voile de Maïa, et comme s’il n’en flottait plus que des lambeaux devant le mystérieux Un-primordial. »

Ivresse de l’information

L’utilisateur d’Internet est souvent pris d’une sorte d’ivresse. Il ne touche plus terre. D’ailleurs on dit qu’on surfe sur Internet. On est pris par l’ivresse de la vitesse. L’ivresse de l’information.

Pour certains, Internet peut même devenir une drogue. L’addiction à Internet est devenu une préoccupation des médecins et des enseignants.

Mais, même sans tomber dans la pathologie, chacun a fait l’expérience de surfer de site en site et de se retrouver sur une page en se demandant: comment suis-je arrivé là? Sans doute par le bon vouloir de Dionysos.

L’échec de la logique

C’est qu’Internet semble fonctionner selon une logique inverse de la logique « normale », cartésienne.

On se souvient que dans les premières années d’Internet, l’information était structurée par des grands portails d’information. Leur ambition était de classer l’information de façon logique.

Mais cette logique de classification a échoué. A la place on a vu surgir Google. Google ne classe rien, il retrouve. Sa puissance de calcul est telle qu’il peut tolérer le désordre.

La logique de Google

La logique de Google est celle du désir, c’est celle de Dionysos. Quand vous entrez des mots dans la barre de recherche de Google, vous n’avez pas besoin de réfléchir longtemps (mais vous pouvez le faire, bien sûr). Vous êtes mu par une sorte d‘hybris informationnelle. Vous êtes convaincu être investi d’une toute puissance.

Vous êtes entièrement porté par le désir. Le désir de savoir, le désir de comprendre, ou le désir, tout simplement, d’appuyer sur la toucher Entrée.

Le développement impétueux de Google, doit beaucoup à ce désir dionysiaque, qui emporte tout sur son passage. Ce désir se plaît à bousculer les interdits. D’ailleurs, il n’y a pas d’interdit pour Google: il n’y a que des accords qu’on passe entre deux parties. Dionysos 2.0 a quand même besoin de bons avocats!

Nous rend-il stupide?

Le rôle de Google a été critiqué dans un célèbre texte de Nicolas Carr, « Is Google making us stoopid? »

L’auteur souligne notamment le danger de réduire la réalité à des données. L’enjeu financier de la collecte de données prend la pas sur la réflexion.

« L’idée que nos esprits doivent fonctionner comme des machines traitant des données à haute vitesse n’est pas seulement inscrite dans les rouages d’Internet, c’est également le business-model qui domine le réseau. Plus vous surfez rapidement sur le Web, plus vous cliquez sur des liens et visitez de pages, plus Google et les autres compagnies ont d’occasions de recueillir des informations sur vous et de vous nourrir avec de la publicité. La plupart des propriétaires de sites commerciaux ont un enjeu financier à collecter les miettes de données que nous laissons derrière nous lorsque nous voletons de lien en lien : plus y a de miettes, mieux c’est. Une lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée sont bien les dernières choses que ces compagnies désirent. C’est dans leur intérêt commercial de nous distraire ».

Remettre le génie dans la bouteille?

Face à cette ivresse, les autorités des différentes nations essaient de réagir. Adapter leur législations pour plier la bête à leur volonté. Calmer un peu Dionysos, à défaut de remettre le génie dans la bouteille.

Dans le pire des cas, c’est la censure et le contrôle. Les pays non démocratiques sont des fléaux de la liberté de la presse et d’Internet (selon RSF).

Mais même pour les pays démocratiques tels que la France, la volonté du législateur (tiraillé entre les différents lobbies) est de normaliser l’activé du net.

La loi Hadopi a connu différentes moutures: comme vous, je suis mal informé à son sujet. Comme si l’ivresse dionysiaque avait été communiquée au législateur. C’est une lutte sans fin, une lutte endiablée,  pour tenter de normaliser, de rationaliser, un objet qui ne l’est pas.

Dionysos n’a pas fini de faire tourner en bourrique ceux qui veulent l’enfermer.

illustration: Musagora ; Aumondedesdieux ; Academic

Note: article initialement publié le 10 juin 2010.

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18 Responses to “Dionysos 2.0”

  1. JeandelaXR Says:

    Ben, dis-dont, quand tu te met à penser, toi ! Rien à retirer !

  2. Eric Says:

    Merci!

  3. Emmanuel AURAY Says:

    Bon L’ivresse n’a pas encore entamé tes neurones !…

    Dr e-Maux ;-)

  4. balmeyer Says:

    Le blog perso est l’avenir du blog ! :)

  5. l'hérétique Says:

    Très intéressant ce billet.
    Et un blogue apollinien, ce serait quoi, alors ?

  6. Eric Says:

    Je ne sais pas. Peut-être un blog qui essaierait de « civiliser » la pulsion d’écrire.

  7. balmeyer Says:

    (Je suis un boulet, je me suis trompé d’article pour commenter, pas lu encore ce billet… :-/ )

  8. See Mee Says:

    J’aime beaucoup ces analogies ! Des fois tu m’as l’air d’un gars vachement sérieux (tu me diras, on me dit la même chose), du coup, même si le style le reste, cette ode à Dionysos, ouvre une porte vers quelque chose de plus fou, un brin de fantaise qui m’avais échappée jusque-là.
    (Je commente tard, ce billet était resté en attente pas mal de jours, mais je m’étais promis de le lire. J’ai bien fait d’y revenir)

  9. See Mee Says:

    (Zut, c’est le brin qui s’est échappé, et est passé au féminin au passage…)

  10. Eric Says:

    Oui, je suis plutôt sérieux, et si je parle de tendance dionysiaque, ça n’est pas moi. Du moins je ne crois pas.

    Merci pour tes commentaires.

  11. | Les inégalités sociales se retrouvent sur Internet Says:

    [...] Internet est souvent présenté comme une utopie réalisée, celle du savoir partagé, de la démocratisation de la culture et, pourquoi pas, de la fusion dionysiaque. [...]

  12. | Les héros de la distraction Says:

    [...] non voulues. Cela fait de nous des héros de la distraction. De véritables héros car, nous avons des monstres à terrasser. Et si nous parvenons, à la fin de ces combats, à apercevoir une fleur ou un coucher de soleil, [...]

  13. | Comment écrire son histoire à l’époque du storytelling Says:

    [...] Dionysos 2.0: l’ivresse d’Internet [...]

  14. | La consommation collaborative Says:

    [...] Dionysos 2.0 [...]

  15. | L’esprit de la crise Says:

    [...] ton dieu », disait je ne sais qui*… peut-être un adorateur de Dionysos. Le sacré doit rester [...]

  16. firasofting Says:

    Un blogueur qui philosophe …
    Original :)

  17. Simon Tripnaux Says:

    Le désir d’appuyer sur la touche entrée est d’ailleurs une addiction bien connue ! ;)

  18. Eric Mainville » Blog Archive » La résilience du blogueur Says:

    [...] chose est en déclin, c’est bien cet idéal d’une communauté, d’une tribu dionysiaque, ou pas, où chacun partagerait dirait son mot, apporterait sa pierre à [...]

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