Le journalisme face aux mythes du Web
L’un des grands mythes du Web est qu’il porte en lui-même l’antidote à ses propres défauts et qu’il sera toujours capable de corriger ses erreurs.
Dans le très intéressant ouvrage titré Journalisme 2.0*, on lit notamment un texte de Julien Pain, journaliste à France 24. Ce jeune journaliste hyperconnecté, ne conçoit pas son métier sans les réseaux sociaux. Il intègre du contenu créé par les internautes à des reportages réalisés par des pros.
Dans son article très drôle, il met en scène un grand reporter « à l’ancienne » et un journaliste 2.0. Le premier ne jure que par l’info produite par des journalistes qui vont sur le terrain. Le second estime qu’à l’époque du web, l’info est partout et qu’il faut aussi la chercher sur des sites Internet, des blogs des réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook.
Un thème illustre bien l’opposition des deux personnages : la vérification des sources. Vérifier ses sources est ce qui distingue le journaliste du blogueur, ce dernier étant plus porté sur l’expression d’une opinion.
Information vérifiée et tréfonds du Web
Pour le journaliste aguerri, mis en scène par Julien Pain, une information doit être vérifiée.
« De mon temps on attendait d’avoir trois sources concordantes pour publier une info », lance le pro.
Le jeune journaliste demande un exemple. « Tu attends d’avoir l’info de Reuters, d’Associated Press et de l’AFP ».
Le jeune journaliste ironise : comment décrocher une info neuve s’il faut attendre la confirmation d’agences de presse aussi institutionnelles? Lui, son quotidien est plutôt de déterrer des tréfonds du web des vidéos venues d’opposants chinois ou syriens. Internet, c’est souvent des infos peu fiables, mais c’est de ces sources « bizarres » que sort souvent la vérité.
Internet porte en lui-même son antidote
Et pour valider sa thèse, le jeune journaliste avance un argument qu’on entend souvent : certes, Internet diffuse de nombreuses informations fausses, mais il « porte en lui-même son antidote ».
Autrement dit, les internautes sont capables, d’eux-mêmes, de révéler les fausses informations et, parfois, de les corriger. Par exemple, une page wikipedia falsifiée a été corrigée par des utilisateurs de reddit.com, site de partage d’informations. C’est ce qui fait dire à certains que les utilisateurs des réseaux sociaux peuvent d’eux-mêmes faire émerger des informations…
Et c’est là que surgit le mythe qui hante tant de journalistes web : l’ « information auto-vérifiée ». Et de citer quelques exemples fameux. (Lire, à ce sujet, le billet d’Alice Antheaume, sur la vérification d’informations venues du web). Mais, en réalité, ces exemples sont plutôt des exceptions que la règle. Dans les faits, les internautes n’ont ni le temps ni souvent les moyens de vérifier les informations qui se présentent à eux.
Deux mythes journalistiques
En fait, le grand reporter à l’ancienne et le journaliste 2.0 sont tous deux porteurs de mythes. On peut dire que ces mythes sont liés à l’époque où ils ont grandi.
Le grand reporter croit à l’information vérifiée et estampillée par les grandes agences de presse. Le journaliste 2.0 est porté par le mythe de l’information se vérifiant (voire se générant) toute seule.
Interprétations du mythe
Je pourrais faire deux interprétations de ces deux mythes. On peut en faire d’autres!
Interprétation I : l’info validée par les agences renvoie à une structure où l’État a une place prépondérante. On se souvient de l’agence Tass, de l’Union soviétique. Elle dispensait la vérité officielle.
L’info auto-vérifiée renvoie à l’idée de marché et de concurrence libre et non faussée. Le journaliste 2.0 serait-il un contrebandier qui nous refile sans nous le dire une vision ultralibérale du monde ?
Interprétation II : L’information à l’ancienne, validée par les agences de presse, renvoie à une organisation sociale pyramidale. En haut se situent le pouvoir et le savoir, en bas, une masse chargée bien heureuse de recevoir l’information qu’on veut bien lui délivrer.
L’information auto-vérifiée atteste d’une démocratisation de la société, avec une structure qui tend vers l’horizontalité. Grâce à Internet, les individus accèdent à plus d’autonomie. Ils peuvent s’informer (et de l’information atteindre le savoir) et contester les autorités illégitimes.
Arrivé à ce point, il semble que les deux interprétations soient contradictoires. Qu’en pensez-vous ?
* Journalisme 2.0 _ Ouvrage collectif; La Documentation française.
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Tags: journalisme, media sociaux
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