Edwy Plenel, simplement journaliste

(Article initialement publié le 18 mars 2006)

Que ressent celui qui a été au cœur du pouvoir et en a été chassé ? Tout ceux qui rencontrent Edwy Plenel se posent cette question. L’ancien directeur de la rédaction du Monde a occupé un lieu de pouvoir. Le premier pouvoir, disent les uns.

Un contre pouvoir, estiment les autres. Toujours est-il qu’aujourd’hui, M. Plenel ne dirige plus chaque jour les réunions du Monde. A la suite d’un long processus qu’il retrace dans un livre, Procès, il a quitté la direction du journal, puis été licencié en novembre 2005.

Un aphorisme affichés dans son bureau ironise : « J’ai décidé de quitter la presse pour faire du journalisme ». Samedi dernier, le journaliste Plenel avait rendez-vous à la librairie La Boucherie (Paris Ve) pour rencontrer des lecteurs. Tous avaient sans doute à l’esprit la fameuse question.

Costume noir, chemise sombre, M. Plenel nous accueille. Sa moustache noire (nietzschéenne ?), ses yeux qui sourient, aident à créer le contact. Il parle aisément, d’une voix aiguë, insistante, presque têtue. Mais il écoute aussi. C’est même une de ses qualités professionnelles. Une journaliste m’avait racontée qu’elle l’avait interviewé. Avec l’arrière-pensée de lui soutirer des informations. « A la fin de l’entretien je me suis rendue compte que c’est lui qui m’avait fait parler, sans rien me dire. C’est une vraie éponge! » M. Plenel précise : « Le journaliste doit savoir créer un rapport avec ses informateurs. Mais un rapport qui reste distant. Généralement ils veulent que ce soit donnant donnant. On ne doit pas l’accepter : il faut éduquer ses informateurs. »

Quelqu’un lui pose ces questions : « Aujourd’hui, est-ce que vous achetez Le Monde ? Ou bien êtes-vous abonné ? Et qu’éprouvez-vous quand vous le lisez ? » Sa réponse : « J’achète Le Monde. Et je le lis avec un regard professionnel. Je suis attentif à ce qu’il contient. Et aussi à ce qu’il ne contient pas. Ce dont il ne parle pas et dont il faudrait parler. »

Exemple de ce dont le Monde n’a pas parlé : il évoque la nomination d’Harry Roselmack, journaliste antillais engagé par TF1. Cette nomination a été annoncée avant que la chaîne ne le révèle par Nicolas Sarkozy, informé sans doute par son ami Martin Bouygue (patron de TF1). Ce faisant, il espérait séduire les habitants des Antillais où il devait se déplacer. Or Le Monde n’a pas parlé de ce « détournement» d’une bonne nouvelle à des fins personnelles. Le Monde, selon M. Plenel, n’a pas plus évoqué les liens entre un des directeurs de la rédaction et une société impliquée dans l’affaire de la fusion Suez-GDF.

Concernant la nouvelle formule du journal, il constate : « Le Monde est moins proche de l’événement. Il sort tous les jours mais ce n’est plus un quotidien. C’est un quotidien avec un rythme de magazine. Il n’a plus la même réactivité, la même prise de risque. »

Le risque. Un mot qu’aime M. Plenel. Risquer. Jouer. Le journaliste est-il un joueur ? Dans Procès, un autre proverbe épinglé dans son bureau : « La manchette c’est comme le poker. Faut pas abattre ses cartes trop tôt. »

Pourquoi le risque ? « Parce que l’important c’est le moment où une information est révélée. Si, avant la guerre d’Irak, un journal américain avait mis en doute l’existence d’armes de destruction massive, cela aurait eu une autre signification que de le dire aujourd’hui. »

Ajoutons un autre aphorisme : « Une information, c’est quelque chose que quelqu’un quelque part veut tenir secret. Tout le reste est de la publicité. »

Edwy Plenel reste attaché à cette image, presque à ce mythe, du journaliste, seul, (seul contre tous ? ou seul comme Franz Kafka, à qui il doit le titre de son Procès ?) qui « sort » l’information que certains voudraient taire.

On le comprend, la mission qu’il assigne au journaliste est politique. Il déplore la dépolitisation de la société. Laquelle se traduit, notamment, par l’impossibilité du débat. « Le débat a laissé place à l’invective et la violence. » Autre symptôme de ce qu’il désigne comme dépolitisation : l’attaque ad hominem. « Dans la mise en cause dont j’ai fait l’objet à la parution de La Face caché du Monde, livre qui me mettait en cause personnellement, on me reprochait moins ce que j’avais fait que ce que j’étais. » Dans Procès (p. 91) il écrit : « Si la curiosité pour les individus est la paresse du débat d’idée, les attaques individuelles en sont la dégénérescence. Nul souhait de discuter avec l’adversaire, mais celui de le voir disparaître. »

Un des corollaires de la dépolitisation est l’instrumentalisation des peurs. Plenel désigne la politique de M. Bush. Mais aussi la stratégie de M. Sarkozy, telle qu’elle est en train de se dessiner. Il nous confie qu’il a en projet un livre au sujet de la France qui a peur. Un autre projet, beaucoup plus difficile à réaliser celui-là : créer un journal.

Après cette discussion, il a dédicacé des exemplaires de son livre. Sur le mien il a écrit : « A Eric, cette explication, cette inquiétude, cette espérance. » Retenons cette espérance.

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